Comme les saisons défilent dans notre jardin, dans le miroir, viennent les rides, les calvities naissantes et les cheveux blancs.
Tout passe … Je suis obsédée par cette idée des passants…
Je trouve dans le silence de la terre, une forme de suspension du temps, différent, salutaire, ressourcement …
Créer suspend mon quotidien, met entre parenthèses les turbulences de mon esprit passionné.
Ma respiration devient plus profonde.
J’entre dans un espace où glissent les idées, les rêves…
Je crée, sans rien créer vraiment, si ce n’est répéter des gestes millénaires d’une femme qui pétrit la terre et en sort un être à son grand étonnement.
Pour peu, j’en viendrais à me prendre pour la déesse mère.
Mais je sais déjà combien l’œuvre sera imparfaite et ne répondra pas encore à l’image que me suggèrent mes voyages dans « mes temps suspendus » …
Chaque fois, je reprends l’ouvrage…
Je cherche encore et encore les traits d’un homme ou d’une femme, une grand-mère ou un grand-père des temps lointains, au physique métissé, aux traits d’ailleurs et d’on ne sait où - Savons-nous d’où nous venons ?

Athéna - diam 12 x h 54 cm - Terre cuite -détail

Madame Plume - diam 17 x h 61 cm - Terre cuite - détail
Ils avanceraient, la tête haute, dignes et fiers d’être arrivés jusqu’à nous, sortis de presque nulle part… Imaginez… un bout de terre puisé dans nos argilières… J’aimerais rassembler dans ce portrait tous ces gens différents, uniques qui nous ressemblent, ceux que je croise chaque jour sans les voir, sans les regarder vraiment. Ils courent, ils marchent, muets ou trop bavards, joyeux, tristes ou préoccupés… A quoi pensent les passants ? Parfois, dans ce flux d’anonymes, je crois distinguer le modèle de mes rêves, le descendant de notre grand-mère ou grand-père, comme s’ils avaient traversé les âges, indemnes. Il est jeune, beau et fort. Elle a fière allure … Je n’ose les aborder… Ainsi en sculptant, je tente de figer dans la glaise ces instants et la marche des passants que nous sommes, petits êtres « coincés, coincées » ou « petites sœurs, petits frères d’Eve »…
Comment dire le corps en mouvement dans la rigidité de la terre ? Leurs costumes sont intemporels … J’aime imaginer pour eux un décor sur lequel ils auraient été déposés, un espace vide* comme au théâtre … Le théâtre ne crée-t-il pas également une suspension du temps ? Le noir installe le silence et mouche nos pensées du dehors… Absorbés dans la pénombre, fondus dans la masse devenue invisible, nous voilà seuls, attirés par la lumière du plateau. Nous retrouvons en nous un peu l’enfant qui attendait « la petite histoire avant de s’endormir ». Disponibles, attentifs, curieux, nous vivons, émerveillés, l’histoire qu’on nous conte … Sur scène, où l’espace et le temps sont ramassés, concentrés, se déclament depuis des siècles des mots portés par des voix qui se succèdent et se remplacent tandis que le spectacle répète inlassablement la même chanson des hommes. Voilà ce qui me hante, me berce, me fait rêver les mains dans la terre, le cœur en paix : cette envie d’exprimer cette image sans âge de corps en mouvement qui incarneraient l’espoir de marcher encore, de poursuivre la route. Je me rappelle ainsi le chemin parcouru par l’humanité, de Lucy jusqu’à nous, j’y puise le courage qui me manque parfois…

Eléore un instant dans le vent- 30 x 19 x h 57 cm - Bronze
Je crois profondément que c’est surtout par la force du nombre des petites choses accomplies par des milliards de gens ordinaires que le monde avance quand même. Je crois que ces milliards de gens ordinaires puisent cette force parce que brille en eux une poussière de lumière. C’est cet éclat de vie que j’aimerais transmettre…

Sadia ou le rêve brisé - Terre cuite - détail